François BOUCHER Par F. JOULIE - Page 5/5
FRANCOIS BOUCHER ET PIERRE CROZAT : LE ROLE DE LA COLLECTION PRIVEE DANS LA FORMATION D'UN ARTISTE AU DEBUT DU XVIIIème SIECLE

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Travail chez d'autres collectionneurs

  • François Boucher a donc passé chez Pierre Crozat de nombreuses heures très studieuses et a pu copier les maîtres anciens de différentes manières, retenant chez eux pour sa propre évolution soit un seul motif soit une composition complète, soit même un calque tiré du dessin original. Il est difficile d'identifier aujourd'hui l'ensemble des dessins de la collection sur lesquels il a pu travailler. Nous connaissons de sa main des feuilles copiées d'après La Hyre, Carrache, Poussin, Rosa, Van Dyck, Gaulli, Ricci, Primatice, Reni, Titien, Rossi... La plupart d'entre elles sont inédites. Il est certain que toutes ne devaient pas être inspirées par des originaux conservés chez Crozat mais il est difficile de dire en l'absence d'historique ancien où Boucher a vu les dessins ou les tableaux dont il s'est inspiré, avec cette indépendance d'esprit et d'écriture qui lui sont propres. Il y avait très peu de grands collectionneurs à Paris dans ces années 1730. Le Roi en était un et il est certain que Boucher a fréquenté parallèlement à celle de Crozat les collections royales : sa belle copie de jeunesse réalisée à la sanguine d'après le tableau de l'Annonciation d'Agostino Carracci, revenu au Palais du Louvre en 1737 nous fournit une preuve indéniable de son travail dans ce palais (31) (ill. n°21 et n°22). De même, on peut affirmer qu'il a travaillé chez Mariette, sans doute après 1741, date des premiers achats importants du collectionneur; en effet, on le voit copier un morceau de corniche attribué à Tinti, dessin appartenant à Mariette et précisément décrit dans son inventaire après décès de 1774 (32) (ill. n°23 et n°24).

NOTES

31 - Le dessin de F.Boucher est conservé à Angers, musée des Beaux Arts inv. MTC 4814 - Le tableau d'Agostino Carraci provient des collections de Louis XIV - Il est conservé au Musée du Louvre (inv.182).Après avoir été accroché à l’Hôtel du duc d’Antin, le tableau serait revenu au Palais du Louvre en 1737 selon les renseignements fournis par S. LOIR , conservateur au Département des Peintures du Musée du Louvre . C. Van Tuyll, conservateur à Haarlem pense que la toile copiée par Boucher " serait plutôt d’Annibale que d’Agostino Carracci. Il n’existe pas ", selon lui, " de mentions anciennes d’une Annonciation de grand format de l’un ou l’autre des Carracci qui puisse avoir été présente à Paris dans les années 1730-1740 ". C. Van Tuyll confirme donc que " Boucher copia effectivement la petite toile de la collection royale et non pas une autre version (hypothétique) du sujet " (lettre du 27 Décembre 1994).

32 - L'original de G.B.Tinti et la copie réalisée par François Boucher sont tous deux conservés à l'Albertina de Vienne (inv.2836 et inv.12169). Le dessin de Tinti est décrit dans l'inventaire de Mariette sous le n°752 : "Moïse frappant de sa baguette le rocher, sujet en hauteur à la plume et lavé d'encre. Deux fragments de plafond idem". Il est aujourd'hui considéré comme une étude d'Antonio Campi pour San Pietro a Po de Crémone selon les renseignements qu'ont bien voulu nous communiquer les Docteurs V.BIRKE et J. KERTESZ de l'Albertina de Vienne.

33 - Peut-être étaient elles plus étroites qu'il n'y paraît Selon des conclusions récentes (Communication orale) données à leurs travaux J.Labbé et L.Bicart-Sée (33)avancent l’hypothèse, que François Boucher, dans les années 1735 aurait cédé à Pierre Crozat quelques uns de ses dessins de jeunesse, passés ensuite chez Dezallier Dargenville. Ce serait le cas de cinq dessins du Louvre Herminie découvrant Tancrède blessé , dessin exécuté en Italie d'après le Guerchin (inv; 24773), L'Allégorie de la Justice d'après Gaulli (inv. 24804), L'Hostie apparaissant à St Pascal Baylon d'après Andréa Sacchi (inv.24770) étudié plus haut, la Copie d'après La Sagesse de Véronèse étudiée dans cet article également et une Jeune fille portant un chien sous le bras (inv. 24803).


21 - François Boucher - L'Annonciation – Pierre noire sur papier blanc - H: 0,298 ; L: 0,181 - Angers, Musée des Beaux Arts inv.MTC 4814.


22 - Agostino. Carracci - L'Annonciation - Toile - H: 0,48 ; L: 0,35 - Paris, Musée du Louvre, inv.182.


23 - François Boucher - Morceau d'architecture - Plume et encre brune, lavis brun - H: 0,195 ; L: 0,164 - Vienne, Albertina inv.12169.


24 – Attribué à Antonio Campi - Motif décoratif - Pierre noire, plume et encre brune, lavis brun - H: 0,223 L: 0,134 - Vienne, Albertina inv.2836.

  • Il est certain que le travail systématique réalisé par Boucher pendant une dizaine d'années sur la collection de Pierre Crozat a joué sur sa formation personnelle un rôle irremplaçable. Entre août 1731, date de son retour à Rome et 1741, date de la dispersion de cette collection, elle a offert à ce prodigieux dessinateur un contact approfondi avec les œuvres d'art elles-mêmes : en effet lorsque Pierre Crozat disparaît, François Boucher a achevé l'extraordinaire fusion amorcée dix ans plus tôt La collection du financier, par la source d'inspiration et le répertoire de formes qu'elles fournissait à l'artiste, lui a permis d’approfondir sa connaissance des grands maîtres et de répondre avec succès à ses premières grandes commandes , établissant ainsi en quelques années une réputation qui deviendra européenne.
  • Si l'on peut montrer nettement le rôle qu'a joué le collectionneur auprès de l'artiste, les relations privées entre les deux hommes nous restent difficiles à définir (33). L’objection principale à l’estime que Crozat pouvait ressentir pour le jeune Boucher réside dans le fait qu’il ne lui a pas acheté de dessins de jeunesse ; mais cette objection, selon C. Hattori, tombe d’elle-même si l’on considère que Pierre Crozat, homme du XVIIème siècle (né en 1665), n’achetait que des artistes déjà reconnus, et de préférence italiens ou hollandais, considérant que les artistes français devaient se limiter à un rôle de décorateurs. C’est dans cette optique qu’il a fait appel à La Fosse, puis à Watteau pour décorer son hôtel particulier.
  • Il est certain que François Boucher s'intéressait d'autant plus à la collection de Crozat qu'il était lui-même amateur et collectionneur de dessins. Nous avons dit plus haut qu’il avait acquis à la vente Crozat les lots 622 (" 24 dessins de paysage de P. F. Cittadini " ) et 790 (" Quatre grands dessins , dont trois d’Albert Dürer représentant des hommes et des femmes à genoux …Le quatrième est attribué à Holbein . ") . Peut-être Boucher a-t-il même cherché dans les années qui ont suivi la mort du financier et la dispersion de sa collection a acquérir d’autres feuilles. On sait par exemple que Crozat était le seul à posséder une importante collection de dessins de Guerchin, dont il avait 350 feuilles originales ou attribuées, restées en France lors des passages à Paris de Gennari en 1672 et 1688. Parmi celles-ci, on lit sous le numéro 540 :"Dix huit, idem, dont deux femmes qui se battent". Or, on retrouve sous le n°240 de la vente Boucher de 1770, à la rubrique du Guerchin : "Deux idem dont un composé de deux femmes qui se battent avec une quenouille". Cette feuille est aujourd'hui conservée au Cabinet des Dessins du musée du Louvre (inv.6951). On peut penser qu'elle a fait partie des deux collections.

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Article rédigé par Françoise JOULIE, Chergée de mission au département des Arts Graphiques du Musée du Louvre.
Professeur à l'Ecole du Louvre.
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