François BOUCHER Par F. JOULIE - Page 2/5
FRANCOIS BOUCHER ET PIERRE CROZAT : LE ROLE DE LA COLLECTION PRIVEE DANS LA FORMATION D'UN ARTISTE AU DEBUT DU XVIIIème SIECLE

CROZAT - Gravures - Dessins - MARATTA - Autres Collections - Remerciements


Travail sur les gravures

  • François Boucher rentre en France au début de l'été 1731; il est agréé à l'Académie le 24 novembre de la même année et y est reçu le 30 janvier 1734. Sa première commande royale date de 1735, pour la chambre de la Reine à Versailles. Cette période 1730-35 est pour lui celle de la synthèse des acquis des quinze années précédentes et de la naissance de son style propre. Il reprend et approfondit son étude de l'œuvre de Watteau, aborde et maîtrise très vite parallèlement la peinture de genre flamande et hollandaise; cependant il fréquente assidûment les quelques galeries des collectionneurs où il peut poursuivre et compléter ses études sur les maîtres italiens et les grands artistes français et flamands du XVIIème siècle. A ce titre, la collection de Pierre Crozat joue dans les ultimes étapes de sa formation un rôle de premier plan.
  • Il semblerait que François Boucher ait abordé de différentes manières cette collection. Le plus simple était de feuilleter les deux Recueils publiés entre 1729 et 1742 d'après les tableaux et dessins de diverses collections dont celle de Crozat occupait la meilleure place. Ce sont les "Recueils Caylus" et "Crozat", d'après lesquels Boucher réalise des emprunts ponctuels qui lui permettent de renouveler personnages et paysages de ses tableaux (12).

NOTES

12 - Le "Recueil Caylus" a été réalisé entre 1720 et 1729 "d'après les desseins du Cabinet du Roi et autres cabinets de curieux des desseins de maîtres anciens". Le "Recueil Crozat" ou "Recueil d'estampes d'après les plus beaux tableaux et d'après les plus beaux desseins qui sont en France" a été publié entre 1729 et 1742. La collection de Pierre Crozat nous est également connue par son inventaire après décès rédigé par P.J.Mariette en 1741 et par la publication de M.STUFFMANN (op.cit note 2 ).

 

  • François Boucher reçoit en 1732 sa première commande importante pour l'avocat François Derbais : il doit réaliser un ensemble de dix tableaux dont un seul tableau religieux : "le Buisson Ardent". Mariette assure qu'il était si heureux de réaliser tous ces tableaux "qu'il les aurait , (je crois), fait pour rien plutost que d'en laisser manquer l'occasion" (13). Pour trouver une source d'inspiration pour son Moïse, il se tourne vers le tableau de Domenico Fetti appartenant à Crozat, "l'Adoration des Bergers". Ce tableau a été gravé dans le Recueil Crozat par Simon-François Ravenet (14) et se trouve aujourd'hui au Musée de l'Ermitage à St Pétersbourg. En isolant le berger et en le plaçant dans la lumière rouge du buisson en feu, Boucher crée une œuvre dont la violence chromatique et la liberté étonnent si on la compare à sa source d'inspiration italienne (ill.n°3 et n°4). De même, il réalise plus tard d'après le Repos en Egypte de Mola , autre tableau de la collection Crozat, gravé par Edme Jeaurat, une superbe feuille aux trois crayons. Remplissant les mains de cet enfant Jésus de grappes de raisins, il le transforme en un petit Bacchus qu'il utilisera par exemple dans l'un de ses " Livres de Groupes d'Enfans" publiés chez Huquier au cours des années 1750 (15) (ill. n°5 et n°6).

NOTES

13 - P. de CHENNEVIERES et A.de MONTAIGLON " Abecedario de Mariette et autres notes inédites de cet amateur sur les arts et les artistes", Paris, 1851-1860, I, p.165

14 - Recueil Crozat II pl.104 - Le tableau de St-Petersbourg est reproduit par M. STUFFMANN dans la Gazette des Beaux Arts, (op.cit. note 2). Le tableau de François Boucher, exposé pour la première fois à Paris Grand Palais, 1986 n° 14, appartient à une collection particulière (op.cit note 5).

15 - Gravure d'après le tableau de Mola : Recueil Crozat, II, pl. 112. Le dessin de François Boucher est passé en vente chez Christie's Londres, 9 - 12 - 1982 repr.; la gravure de Huquier d'après ce dessin appartient au Quatrième Livre de groupe d'enfans : "Deux enfants dormant avec des moutons" P.JEAN RICHARD, L'oeuvre gravé de François Boucher, Paris, 1978 - n°246 repr.

16 - B.DAVIDSON - E.MUNHALL - The Frick collection - An illustrated catalogue - II - Paintings French, Italian and Spanish - New York 1968 pp 272 sqq.

17 - B.SCHREIBER-JACOBY "A Landscape drawing by François Boucher after Domenico Campagnola" in Master Drawings, vol. XIX n°3, 1981, pp 201 sqq.

18 - Paris, Hôtel Drouot, 4-6 juin 1969, n°495 repr., Paris, commerce d’art 1998-1999.

19 - Parmesan - Etude de nu vu de dos - Dessin gravé par Caylus II pl. XIX - F.Boucher Académie de Femme, Coll. Goncourt, sa vente 15 - 17 février 1897 repr. Localisation actuelle inconnue. Voir à ce sujet E. LAUNAY " Les frères Goncourt, collectionneurs de dessins", Paris 1991 n°23.


3 - Simon-François Ravenet d'après Domenico Fetti - Adoration des bergers - H: 0,446 ; L: 0,327 - Recueil Crozat, II, pl.104


4 - François Boucher - Le Buisson Ardent - H: 0,118 ; L: 0,97 - Toile - Coll. part


5 - Edme Jeaurat d'après Pietro Francesco Mola - Repos en Egypte (détail) - H: 0,434 ; L: 0,526 - Recueil Crozat, II, pl.112.


6 - François Boucher - Enfant endormi - Pierre noire, sanguine, rehauts de blanc, de vert et de jaune sur papier beige - H: 0,23 ; L: 0,29 - Loc.inc.

  • En feuilletant toujours le Recueil Crozat, Boucher en tire encore un autre beau dessin, inédit, conservé au Cabinet des Dessins du Louvre parmi les anonymes français du XVIIIème siècle (inv. 34555). Il s'agit d'une étude de femme à la sanguine rehaussée de blanc d'après le tableau de Véronèse La Sagesse et la Force, conservé cette fois dans la collection du duc d'Orléans (ill.7 et 8). Le tableau a été gravé par Louis Desplaces. L'original de Veronese se trouve aujourd'hui dans la Frick Collection à New York (16). Dans son dessin, Boucher se montre fidèle à la majesté sculpturale de l'ensemble de cette figure, en même temps qu'il en simplifie le regard, synthétise certains détails, alourdit le mouvement du vêtement, rehausse discrètement les chairs de blanc et rend cette feuille très attachante précisément par cet aspect inachevé.

7 - Louis Desplaces d'après Paul Véronèse - La Force et la Sagesse - H: 0,423 ; L: 0,310 - Recueil Crozat, II, pl.24.


8 - François Boucher - Etude de femme d'après la Sagesse de Véronèse - Sanguine, rehauts de blanc sur papier beige - H: 0,326 ; L: 0,181 - Paris, Musée du Louvre, Cabinet des Dessins inv.34555.

  • Boucher n'a pas seulement travaillé d'après les gravures du Recueil Crozat. Il regarde aussi le Recueil Caylus : dès les années 1725, il avait recopié et interprété le Paysage du Veneto de Campagnola d'après un dessin des collections royales gravé dans ce Recueil (I - pl.21) (17). Dix ans plus tard il recopie et interprète d'autres dessins du même ouvrage : ainsi par exemple le Paysage au pont de Dominiquin, dessin des collections royales aujourd'hui au musée du Louvre (inv. 9109), gravé dans le Tome II pl.104 du Recueil Caylus, que l'on retrouve dans une feuille de Boucher vendue à Paris en 1969 (18), ou bien encore l' Homme debout de dos de Parmesan (19), qui inspire un dessin de Boucher ayant appartenu à l'ancienne collection Goncourt

 

  • Cependant, nous l'avons dit, François Boucher ne travaille pas seulement d'après des gravures. Il est certain qu'il se rend aussi chez le financier pour travailler le crayon à la main d'après les œuvres originales, tableaux et dessins, de la collection Crozat. De ses copies d'après les œuvres peintes , on sait peu de choses (20). Toutefois, une copie à la sanguine d'après un tableau de la collection mérite d'être plus amplement étudiée : il s'agit de l'Etude de satyre de la collection L.A Prat. Ce beau dessin, datable là encore des années 1735, a servi d'étude pour un tableau récemment signalé par A.Laing représentant Une Nymphe et un Satyre, tableau perdu depuis 1907 (21). De ce tableau, on connaît d'ailleurs une autre version, contemporaine de la première, conservée au Château de la Louvière à Montluçon (22). Or, il semble que Boucher, agissant un peu comme il l'avait fait pour le Buisson Ardent de la collection Derbais ait tout simplement tiré sa figure de satyre d'un tableau de la collection Crozat; connu dès cette époque pour être une copie d'après Poussin, ce tableau représentait "une fille endormie sur le bord de l'eau avec un satyre et deux amours dans un fond de paysage" (ill.9). Selon Bachaumont, c'est l'abbé de Maroulles, ami de Crozat qui aurait lui-même exécuté cette copie. Elle figurait en bonne place dans la collection du financier. La copie et l'original de Poussin sont aujourd'hui perdus et connus seulement par une gravure de Picart (ill.10) (23).

NOTES

20 - Il semble pourtant qu'il ait existé des copies peintes de la main de François Boucher : ainsi par exemple d'après les tableaux de Véronèse étudiés plus haut La Sagesse et la Force et son pendant Hercule entre le vice et la vertu (New York - Frick collection).Ces deux copies auraient appartenu en 1968 à la collection Guy Thomitz mais nous n'avons pu les localiser. Carle Van Loo a également copié ces deux tableaux dans deux toiles du Musée de Cambrai. Quant à Alexis Grimou, il a recopié le David vainqueur de Goliath de Fetti, appartenant à la collection Crozat, dans un tableau conservé au musée de Besançon (voir Magnin, dans Louis DIMIER , les peintres français du XVIIIème siècle, Paris, 1928, II, p.91 n°213).

21 - Sa vente Paris, 16 - 18 mai 1907 repr. - Reproduit par A.LAING et P.ROSENBERG exh. cat. : Masterful Studies-Three Centuries of French Drawings from the Prat Collection - New York - National Academy of Design , 1990, sous n°38.

22 - A. LAING op.cit note 5, repr. n°95 p.130.

23 - G.WILDENSTEIN - Poussin et ses graveurs au XVIIème siècle, Paris, 1957, n°238. Selon J. THUILLIER (Tout l'œuvre peint de Poussin , Paris, 1976, n°B 39) il existe plusieurs copies d'après l'original perdu de Nicolas Poussin dont une au Zorn Museum de Mora (Suède).


9 - François Boucher - Satyre tenant une draperie - Sanguine, rehauts de blanc sur papier beige - H: 0,265 ; L: 0,269 - Coll.part


10 – Bernard Picart d'après Nicolas Poussin - Jupiter et Antiope - Reproduit par G.Wildenstein, Les graveurs de Nicolas Poussin au XVIIème siècle 1957, n°238.


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Article rédigé par Françoise JOULIE, Chergée de mission au département des Arts Graphiques du Musée du Louvre.
Professeur à l'Ecole du Louvre.
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