- Le 10 avril 1741 commence la dispersion des 19201 dessins et des
1369 gravures de la collection du financier Pierre Crozat, décédé
dans son hôtel de la rue de Richelieu un an plus tôt.
Cette vente s'achève le 13 mai suivant. Parmi les principales
personnalités composant l'assistance du couvent des Grands-Augustins,
on retrouve nombre d'amateurs et de marchands, parmi lesquels Pierre-Jean
Mariette, rédacteur du catalogue de vente, Gersaint, Huquier,
Calvière, Nourri, Joullain., tous amis et relations de François
Boucher.Il est très lié , de surcroît avec l’ambassadeur
de Suède à Paris , Carl Gustaf Harleman de Tessin ,
l’un des principaux acheteurs de cette vente (1) .On peut penser que
le jeune artiste , lui – même collectionneur , chargé
déjà de commandes prestigieuses, a suivi avec le plus
grand intérêt le déroulement de la vente .Parmi
les acheteurs des dessins de la collection figure en effet , en regard
des lots 622 et 790 , un certain " Boucher " dont
le prénom n’est pas précisé . Mais François
Boucher n’assiste pas à cette vente comme un simple amateur
d’art , un curieux ou même un éventuel acheteur :
il connaît personnellement en effet cette collection sur laquelle
nous avons pu établir qu'il a eu depuis les années 1725
l'occasion de beaucoup travailler. L'étude des différents
aspects de ce travail de François Boucher sur la collection
Crozat nous a permis de mettre en lumière, outre ses sources
d'inspiration, quelques aspects nouveaux du travail du maître
sur les dessins de la plus prestigieuse collection du début
du XVIIIème siècle ouverte aux artistes, en dehors de
celles du Roi et du duc d'Orléans
- Les deux frères Antoine et Pierre Crozat, traditionnellement
appelés le "Riche" et "Le Pauvre" sont arrivés à
Paris vers 1700.Trésorier de France à Montauban , trésorier
des Etats du Languedoc, Pierre Crozat fréquente les Salons
et l’Académie Royale et y rencontre les artistes contemporains.
En 1704, il se fait construire rue de Richelieu un luxueux hôtel
particulier dont la grande galerie donnant sur le jardin est décorée
par Charles de la Fosse. Dans une seconde galerie au 2ème étage,
ornée d'un cabinet octogonal imité de celui des Médicis,
il conserve objets d'art et dessins. Il achète ces derniers
par cabinets entiers à travers la France et l'Europe. On retrouve
chez lui les collections Jabach, Mignard, Girardon, La Noue, Montarsis,
celle de Roger de Piles qui a été longtemps le conseiller
de ses achats ... En Europe, par l'intermédiaire de ses agents
, parmi lesquels Vleughels, Picart, Huquier, il acquiert d'autres
collections prestigieuses, comme celle de Lord Somers à Londres,
celle de Van Schelling à Amsterdam...; enfin son voyage en
Italie en 1714-15 lui permet de rapporter les collections du Comte
Malvasia, ou celle du cardinal de Santa Croce parmi d'autres (2).
- Au début de la Régence, l'hôtel de Crozat à
Paris et sa maison de campagne à Montmorency sont devenus les
centres de la vie intellectuelle et artistique parisienne (3); on
s'y rassemble chaque semaine et Mariette raconte lui-même dans
sa préface à l'inventaire de 1741 que Crozat "n'aimait
point ses desseins pour lui seul, et se faisait au contraire un plaisir
de les faire voir aux amateurs toutes les fois qu'ils le lui demandaient
et il ne refusait pas même d'en aider les artistes. On tenait
assez régulièrement ... des assemblées chez lui
... et c'est autant aux ouvrages des Grands Maîtres qu'on y
considérait qu'aux entretiens des habiles gens qui s'y réunissaient
que je dois le peu de connaissance que j'ai acquis" (4). Des peintres
étrangers célèbres comme Rosalba Carriera, Sebastiano
Ricci, Giovanni-Antonio Pellegrini en sont les invités; Watteau
et La Fosse en sont les hôtes permanents et La Fosse y passe
ses derniers instants. On y croise aussi Nicolas Vleughels, Pierre
Legros, Jean Raoux, Largillière, le jeune Natoire et surtout
les de Troy, protégés de Crozat parce que d'origine
languedocienne comme lui. Si ce n’est à Vleughels qu’il connaissait
particulièrement bien , c'est peut-être à Jean–François
de Troy que François Boucher doit son introduction chez Pierre
Crozat dès les années 1720; A.Laing (5) a judicieusement
souligné pour la première fois que, pour passer le concours
de l'Académie Royale de Peinture et Sculpture en 1723, Boucher
devait suivre l'enseignement d'un professeur à l'Académie.
Il avance les noms de Galloche ou de Jean-François de Troy.
Or, il semblerait que Boucher ait effectivement bien connu ce dernier;
le tableau du musée de Lille "Armide désarmée
à la vue de Renaud endormi" était dès le
XVIIIème siècle décrit dans la vente Sireul comme
une copie exécutée par François Boucher d'après
un original de Jean-François de Troy "pendant qu'il était
dans son école" (6). Nous trouvons également Boucher
en relation directe avec Jean-François de Troy à travers
le Portrait de Jean de Jullienne daté de 1722 dans lequel
l'amateur d'art peint par de Troy tient à la main le portrait
de Watteau dessiné par François Boucher et gravé
par lui pour servir d'en-tête aux Figures de Différents
Caractères parues en 1726 (7).
- Crozat recevait chez lui de nombreux amateurs d'art de grand renom,
parmi lesquels Jean de Jullienne précisément. Celui-ci
avait la plus grande confiance dans le talent du jeune Boucher alors
âgé de 19 ans , il le charge en effet dès 1722
de graver une centaine de dessins d'après Watteau et lui aurait
même demandé de recopier les dessins de l'artiste manquant
à sa collection (8); on peut donc penser qu'il a vu avec bienveillance
ou même favorisé l'introduction de François Boucher
chez Pierre Crozat. D'ailleurs, d'autres amateurs d'art y venaient
que Boucher connaissait également, tels le comte de Caylus,
Bachaumont ou Mariette pour lequel il travaillait parallèlement
sur "l'Album Cazes" conservé au musée du Louvre
(inv.25155 à 25181).
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NOTES
1 - Tessin y achète
plus de 2000 dessins qui constituent aujourd'hui le fond du Musée
National de Stockholm (voir P. BJURSTROM. Drawings in Swedish Public
Collections Stockholm 1982).
2 - Concernant les collections de
Pierre Crozat voir : P.J.MARIETTE, 1741 Description sommaire des
desseins des grands maistres d'Italie, des Pays Bas et de France, du
Cabinet de Feu M.Crozat avec des réflexions sur la manière
de dessiner des principaux peintres.... F.LUGT. Les marques de
collections de dessins et d'estampes. Amsterdam 1921. Supplément
La Haye 1956 (n°s 2951 - 2952). J-GUERIN "Un amateur d'art au XVIIIème
siècle : Pierre Crozat, Toulousain" Revue Historique et Littéraire
du Languedoc, 1949 n°19 p.237 à 252. M.STUFFMANN "Les tableaux
de la collection de Pierre Crozat. Historique et destinée d'un
ensemble célèbre établis en partant d'un inventaire
après décès inédit du 30 mai 1740. Gazette
des Beaux-Arts juillet - septembre 1968 LXXII p.11 à 144.
3 - Le Journal de Rosalba Carriera
pendant son séjour à Paris en 1720 - 21 (trad.SENSIER
1865) donne une idée des activités artistiques et intellectuelles
de l'hôtel Crozat ainsi que de la maison de Montmorency. Voir
aussi Watteau "la Perspective" (Paris Grand Palais - 1984 - Peintures
n°25) et "Trois Portraits de Musiciens" (Dessins n°27) et Lancret
"Concert chez Crozat" – Munich, Alte Pinakoteck et "le Concert
dans un salon "- Coll.part. - Voir aussi les gravures et dessins
de Mariette - Paris, Louvre, 1967 n°298 et n°299 etc... .Voir surtout
la thèse de C . HATTORI : La collection de dessins de
Pierre Crozat . Etude sur le fond d’art graphique du Musée du
Louvre . Mémoire de D.E A. 1993 .
4 - P.J MARIETTE, 1741 op-cit dans
note 2.
5 - Exh-cat François Boucher
Paris, Grand Palais ,1986 p.19.
6 - Vente Sireul - Paris le 3 Décembre
1781 et jours suivants. Le tableau de Jean-François de Troy semble
être à l'université de New Mexico d'Albuquerque
. Voir : A.LAING dans François Boucher (op-cit note 5), fig.
17 - 18 p.54 et note 43; Exh-cat Albuquerque University of New Mexico
Art Museum 1980 "French eighteenth century oil sketches from an english
collection" n°63; J.VILAIN : "une esquisse de Jean François
de Troy au musée de Lille" Revue du Louvre 1971 n°VI p.353
et suivantes.
7 - Sur le portrait de Watteau par
F.Boucher, voir B.SCHREIBER - JACOBY; François Boucher early
development as a draughtman, New York, 1986 - chap.IV. Le Portrait
de Jean de Jullienne par Jean-François de Troy se trouve
au Musée des Beaux Arts de Valenciennes.
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